Une barrière s’est abaissée sur le chemin des migrants. Désormais, ils sont bloqués à la frontière italienne. Des milliers d’entre eux, originaires de la corne de l’Afrique, débarqués sur les côtes du sud de l’Italie et qui souhaitent rejoindre le nord de l’Europe, ne peuvent plus passer par les Alpes-Maritimes. Depuis jeudi, les autorités françaises les renvoient puis les bloquent à la frontière italienne. La nuit de dimanche à lundi, Libération est parti à leur rencontre, entre France et Italie, entre les rochers de la plage et le hall de la gare.

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22 heures,  accrochés à des rochers, côté italien

La nuit tombe sur la baie de Menton. Au loin, les lumières de la ville scintillent. Elles dessinent les premiers contours du littoral français, un rivage devenu inaccessible pour les migrants. Depuis cinq jours, ils sont bloqués en Italie par les autorités françaises. Ils sont plus de cent, pour la plupart originaires d’Erythrée et du Soudan, à refuser de quitter le bord de mer, les rochers et leur précarité. Ce soir, Ibrahim s’improvise leader du groupe. Ce Soudanais de 28 ans a tenté à trois reprises de franchir la frontière en train. Trois fois, les autorités françaises l’ont ramené en Italie. Cette situation, c’est celle que connaissent la quasi-totalité des migrants qui ont trouvé refuge sur les rochers. La semaine dernière, 1 439 personnes ont été interpellées dans les Alpes-Maritimes. Parmi elles, 1 097 ont fait l’objet d’une reconduction immédiate à la frontière italienne. Des reconductions pour «faire respecter les règles du jeu» et pour «prévenir des troubles graves ailleurs», notamment la constitution de camps à Paris et Calais, expliquait vendredi le préfet des Alpes-Maritimes, Adolphe Colrat. C’est la deuxième nuit qu’Ibrahim s’apprête à passer sur le bord de mer. Les trois précédentes, il s’était allongé sur les pelouses râpées qui longent la route avec les autres personnes refoulées. Mais samedi la police italienne a tenté de faire reculer les migrants vers Vintimille. Le groupe s’est divisé en deux. Ceux qui s’y sont refusé, comme Ibrahim, ont trouvé refuge sur la bande rocailleuse entre la mer et la route. «Ces rochers, c’est devenu ma chambre. Et la mer, mes toilettes, ma salle de bains, ma laverie», résume-t-il.

23 h 30, la peur de la police

Les heures passent et la nuitée s’organise. Chaque migrant tente de trouver le rocher le moins inconfortable possible et une couverture distribuée par des associations. Sur une pierre à peu près plate, Abdoulaye tente de trouver le sommeil. Il a quitté la Guinée-Conakry en 2012 et a traversé six pays avant d’arriver à la frontière franco-italienne. «La nuit, je souffre beaucoup. Il y a eu des orages pendant trois jours, c’était vraiment compliqué», explique Abdoulaye. Plus que la météo, c’est la police qui effraie Ibrahim. Les autorités françaises et italiennes sont postées à la frontière. Ibrahim est méfiant : «J’ai peur de ce qu’ils peuvent faire. Samedi, deux Soudanais se sont jetés à l’eau par peur.» Ibrahim pensait qu’une fois entré en Europe, la pression s’apaiserait. «Je croyais avoir vécu le plus difficile en Libye et sur le bateau. Mais ici aussi la vie est pénible, dit-il, assis sur le muret au bord de la route. Pour moi, la solution, c’est une concertation politique de l’Union européenne.»

00 h 30, dans le froid et sous les embruns

Sur les rochers, rares sont ceux qui ont trouvé le sommeil. Jonathan, Meron et Abdelkarim sont enveloppés dans la même couverture de survie. «On se tient chaud», sourit Jonathan. Les trois Erythréens ont fait connaissance sur l’embarcation avec laquelle ils ont traversé la Méditerranée. Depuis, ils font route ensemble. «A trois, on est plus forts, explique Meron, qui a mis sa capuche pour se protéger des embruns. On espère rester ensemble jusqu’à notre objectif, l’Angleterre.» Le trio a du mal à trouver le sommeil. Les jeunes hommes discutent de leur vie d’avant et font des plans sur leur vie future, qu’ils espèrent moins sombre. Entre deux rires, l’angoisse de rester bloqués à la frontière après un si long voyage refait vite surface. Jonathan, Meron et Abdelkarim posent en boucle la même question : «Toi, tu penses qu’on pourra passer en France un jour ?»

1 h 30, à Vintimille, la gare transformée en camp de réfugiés

Mêmes angoisses, mais ambiance plus apaisée à la gare de Vintimille, à quelques kilomètres à l’est de la frontière. Ce sont les autorités italiennes qui ont rassemblé les migrants dans la gare. Des femmes, des enfants et des hommes qui n’ont pas pu résister à la pression policière. «Les migrants qui sont ici ont été repoussés par la police italienne samedi. Avant, ils étaient eux aussi au bord de mer, explique Janni, un Italien qui est mobilisé depuis une semaine pour aider les migrants. Chaque jour, des gens arrivent de Rome ou de Milan. Ils s’entassent ici, parce qu’ils ne peuvent pas poursuivre leur chemin.» Le hall de gare ressemble désormais plus à un camp de réfugiés qu’à un lieu de transit. Le calme de la nuit tranche avec l’agitation de la journée. C’est ici que les enfants jouent. C’est ici que les associations apportent leur aide, de la nourriture, des kits d’hygiène, des vêtements, des jouets. C’est ici que les voyageurs italiens courent pour ne pas rater leur train.

2 heures, des familles entassées dans un dortoir

Un dortoir est improvisé dans un long et large couloir, aux plafonds hauts. A même le carrelage ou sur de fines couvertures, les migrants se sont allongés les uns à côté des autres. Quelques heures de calme avant une nouvelle journée d’errance. Au fond du couloir, dix lits de camp installés par la Croix-Rouge italienne. C’est là que des femmes, au voile ample et coloré, cherchent le sommeil. Certaines sont enceintes. D’autres ont des enfants en bas âge. C’est le cas de Jamila. Avec son mari, Ahmad, et leurs trois enfants de 5, 9 et 12 ans, elle a quitté son Soudan natal il y a plusieurs mois. Eux aussi ont tenté de traverser la frontière en train. En vain. «On ne savait pas où dormir. C’est compliqué avec des enfants. Il faut trouver des lieux sûrs pour se reposer, explique Ahmad dans un anglais hésitant. Heureusement, ici les associations nous aident.» Au pied du lit des enfants, un sac rempli de jouets.

2 h 30, une nuit entre souvenirs du Darfour et rêve d’Angleterre

Sur le parvis de la gare, l’air est encore tiède. On imagine aisément la chaleur de la journée passée, le soleil qui cogne sur les pavés et la moiteur du mois de juin dans cette ville du nord de l’Italie. C’est sur le parvis que les autorités ont installé des sanitaires. Des toilettes, des douches et des lavabos pour un peu de dignité. Nasser a trouvé une prise de courant disponible dans les sanitaires pour recharger la batterie de son portable. Son téléphone, c’est le seul lien avec ses proches qu’il a laissés au Soudan en 2013. «Je peux donner des nouvelles à ma famille. Sans batterie, ma mère ne peut pas me joindre. Alors, elle s’inquiète et pense qu’il m’est arrivé quelque chose.»

Nasser a cinq frères et trois sœurs au Soudan, tous plus jeunes que lui. A 21 ans, il s’est fixé comme objectif de rejoindre l’Angleterre pour trouver un «petit job». «Je n’ai plus le choix. Je ne peux pas retourner au Soudan. Et je ne vais pas rester toute ma vie dans une gare en Italie… Je dois traverser la France pour aller en Grande-Bretagne», détaille-t-il sereinement.

Désormais, Nasser n’a plus qu’un rêve : envoyer de l’argent à ses frères et sœurs à qui il pense «à chaque instant», pour qu’ils puissent à leur tour «tenter leur chance en Europe et fuir la guerre du Darfour».